Introduction à Vipassanā

     Vipassanā n'est pas une technique de méditation de plus à acquérir. Ce n'est pas quelque chose à faire pour réaliser ou atteindre quelque chose. Vipassanā, comme toute méditation au sens bouddhiste, n'est pas un acte mais plutôt un état.

     Plutôt que le terme méditation, le mot pāli bhāvanā est plus adapté. On parle de Samatha bhāvanā, Vipassanā bhāvanā ou Mettā bhāvanā. Il s'agit de l'entraînement de l'esprit. On l'entraîne ainsi au calme et à la concentration de Samatha, à la vision pénétrante de Vipassanā ou à Mettā (la bienveillance). Bhāvanā, c'est aussi l'attitude du jardinier ou de l'agriculteur. Une fois la graine plantée, il faut cultiver et savoir attendre. Tirer sur la plante ne la fera pas mieux pousser, mais au contraire risque de la tuer. Il faut observer et regarder croître ce qui pousse.



Samatha et Vipassanā

     « Soyez votre île, votre refuge »

     Samatha et Vipassanā sont indissociables. Samatha est la bougie, Vipassanā la flamme. Il est peu intéressant d'avoir l'un sans l'autre. Quand la flamme est posée sur la bougie, la stabilité s'installe et la lumière se fait.

SAMATHA

     est un terme pāli qui a pour racine un mot qui signifie le calme. Pratiquer Samatha permet de tranquilliser, de poser l’esprit. On parle de fixer l’esprit, ce singe agité qui court d’une fenêtre à l’autre de votre demeure intérieure pour s’intéresser à tout ce qui passe dehors et aussi dedans. Samatha est lié à la concentration. La respiration est le lieu de fixation le plus souvent évoqué (décrit notamment dans l' anapanasati sutta ). Mais d’autres supports peuvent être utilisés telles que la sensation sur le coussin, les sensations dans les mains, les mouvements abdominaux… Ces « localisations » seront des points d’ancrage où faire revenir l’esprit après qu’il se soit évadé, voire perdu. Et le retour à l’ancrage se fera toujours sans jugement, juste un constat de retour vers le calme.

    Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise méditation, il n’y a pas de jugement à porter sur sa propre pratique, il y a seulement la présence ou l’absence à l’instant 

     Et petit à petit, avec de la patience, le singe viendra se poser sur vos genoux et préférera votre tranquillité et la douceur en vous, d’abord un peu, puis plus souvent et plus longtemps.

     Les 4 fondements de l'attention sur lesquels ramener ou fixer son esprit pendant samatha – vipassanā sont décrits dans le mahasatipathana sutta :

    • l'attention au corps : toutes les sensations physiques ressenties, la méditation sur certaines des parties du corps,
    • l'attention aux sensations : agréables, désagréables ou ni agréables – ni désagréables (parfois traduites par neutres), la sensation n'est pas contrôlable, elle est naturelle et instinctive, elle apparaît avant les concepts qui vont suivre sur ce qui est généré par la sensation,
    • l'attention aux perceptions : les 5 sens, le chaud, le froid, la douleur…
    • l'attention aux dhammas : les 5 agrégats, les 5 empêchements, les 7 facteurs d'éveil, les 4 incommensurables…

     Il faut ainsi comprendre que tout ceci ne nécessite pas d'être en assise uniquement. Le mahasatipathana sutta entre autres précise que l'on peut méditer assis, debout, en marchant ou allongé. Vipassanā peut se pratiquer à tout moment… avec un peu d'entraînement.

     Samatha pourrait être comparé au 1 er étage et Vipassanā au 2ème. Prenez le temps de passer par le 1 er , il est en fait inévitable, n’essayez pas d’atteindre le 2 ème directement.

VIPASSANA

     signifie vision juste ou tranchante ou pénétrante. C'est voir les choses telles qu'elles sont, au-delà des concepts. Vipassanā conduit à une "vision", à une perception directe des phénomènes ( dhammas), sans observateur, sans objet de perception, sans concept de perception. C'est "je vois une pomme", sans "je", sans "voir", sans "pomme", pourtant le phénomène a lieu. C'est une approche du Nibbāna (nirvana en sankrit) qui est l'au-delà même de tous concepts. Comme le dit le mantra du Sūtra du cœur de la sagesse "gate, gate, paragate, parasamgate, bodhi svaha", "aller, aller au-delà, aller au-delà de l'au-delà, que l'éveil s'accomplisse".

     En quoi alors consiste Vipassanā bhāvanā ? Une fois l'esprit posé dans Samatha avec support, puis sans support, que se passe-t-il ? Samatha a permis de concentrer ou de focaliser l'esprit sur un objet ou sur tout "objet-phénomène" tel que bruit, sensation, odeur, perception… Vipassana bhāvanā fait passer l'esprit en état d'observateur, en état de présence. Il ne s'agit plus d'être "concentré sur" mais "présent à", de ne plus être "agissant" mais "étant", je ne suis plus dans l'acte de méditer, je suis en état de méditant. La différence est subtile. C'est assez proche du non-agir taoïste.

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Voir ou ne pas voir ? Et quoi ?

     La vision pénétrante consiste à voir les "objets-phénomènes" (dhammas) tels qu'ils sont, avec les trois caractéristiques inhérentes à tous les éléments contingents, donc appartenant au samsara. Ces trois caractéristiques sont anicca, anatta et dukkha en pali, l'impermanence, le non-soi et dukkha, mot que je préfère ne pas traduire par souffrance. Dans Vipassanā bhāvanā, l'observation des phénomènes vus d'un observateur neutre, non jugeant permet d'approcher la vraie nature des choses.

ANICCA, l'IMPERMANENCE

      Il est assez aisé de comprendre que tous les phénomènes naissent, atteignent leur apogée et déclinent pour disparaître. Mais il faut ajouter pour une compréhension plus juste d' anicca, le fait que tous les phénomènes changent en permanence. C'est l'image de la personne qui ne peut pas se baigner deux fois dans la même rivière. L'eau coule, le baigneur vieillit de seconde en seconde, la température, le vent, la qualité de l'air, la luminosité évoluent sans cesse.
     Anicca
introduit la notion d'atemporalité. Seul l'instant présent est perceptible sans concept. Passé et futur ne sont que des concepts. Vipassanā permet de réaliser qu'il y a un "présent du passé" et un "présent du futur", mais pas de temporalité. La mémoire permet de créer un concept de temps à partir des concepts de passé et de futur. La mémoire permet de maintenir le concept d'ego, d'un "je" qui se prolonge dans le temps. Or, s'il n'y a pas de temporalité, rien ni personne me meurt, puisque rien n'est permanent, et surtout pas l'ego, le "je". Le nibbāna est donc bien au-delà des concepts. Question intéressante en forme de koan zen : en combien de temps s'atteint le nibbāna ?

ANATTA, LE NON-SOI

     Une notion plus complexe, un concept qui s'en approche est l'interdépendance des phénomènes. Rien ne peut exister qu'en contingence temporelle et spatiale d'autres phénomènes. Tout n'existe qu'en tant que conséquence d'autre chose et ensuite ce qui est va générer un autre phénomène. Tout évènement quel que soit sa nature est conditionné et n'est que le résultat d'une suite de causes et conséquences, Rien n'existe par soi-même et rien n'est en indépendance totale. Il faut bien séparer cette notion de kamma (plus connu en sanskrit : karma), même si les deux concepts sont liés.

DUKKHA

     Notion qui va de la simple gêne ("mon thé n'est pas assez chaud") à la souffrance (la mort d'un être aimé). Dukkha n'est pas la douleur, c'est la souffrance ajoutée à la douleur. Comme dit à peu près le Bouddha "Si le destin vous plante une 1ère flèche, ne vous en plantez pas une 2ème vous-même". La douleur du marteau sur le pied est un phénomène indépendant de la volonté et inéluctable. Le fait d'en vouloir au monde entier et dire "ça n'arrive qu'à moi" est la souffrance surajoutée.

      Par ailleurs anicca, le fait que les phénomènes soient impermanents, génère dukkha. Dans vipassanā, on préférerait que les états confortables, les joies, les extases ne cessent pas. Mais quand ils s'arrêtent, on génère dukkha en raison de l'attachement à ce "plaisir" du confort. Plaisir et souffrance sont pile et face de la même pièce dukkha. Dans vipassanā, en tant qu'observateur, on arrive à percevoir cet attachement à un phénomène évanescent et à la souffrance que l'ego génère. La tradition theravāda entre autres cite trois causes principales de dukkha, les poisons: le désir (envie, avidité…), l'aversion (le rejet, la fuite…) et l'ignorance ou illusion (qui n'est pas le manque de connaissance, mais le fait de ne pas voir les choses telles qu'elles sont mais à travers les concepts). Dans vipassanā, on constate cela sans jugement, comme un fait, une réalité.

     Dans vipassanā, toutes les expériences ont la même valeur que ce soit la joie, la douleur, la tristesse, la somnolence… ce n'est pas l'expérience qui compte, mais le rapport à l'expérience. Ce n'est pas ce qui est vécu, mais comment cela est vécu.

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Démons et merveilles : empêchements et facteurs d’éveil

LES 5 NIVARANA     

     La tradition theravāda liste 5 Nīvaraṇa les empêchements à la pratique de vipassanā :

    • le désir sensuel : à comprendre comme le souhait de satisfaire et amener du plaisir via les 6 sens du bouddhisme (le mental avec les pensées étant celui rajouté aux 5 habituels). Cela va de "je vais déplacer un petit peu le genou pour plus de confort" en méditation assise ou "je mangerai bien une glace par cette chaleur" ou "j'aimerai bien une douce odeur d'encens" jusqu'à "vivement le câlin de ce soir",
    • la colère et toute forme d'agressivité,
    • l'agitation : le mental qui tourne à 100 à l'heure, qui zappe sans arrêt d'une idée à une autre, le fait de se laisser entraîner loin dans une histoire qu'on se raconte ou un film qu'on se fait,
    • la torpeur : l'endormissement, une sorte de léthargie,
    • le doute : "qu'est-ce que je fais là ?", "à quoi ça sert de toutes façons ?".

LES 7 BOJJHANGA

     Quand ces 5 empêchements s'estompent ou disparaissent, les 7 bojjhanga ou facteurs d'éveil peuvent apparaître et la tradition theravāda dit qu'ils sont à développer :

    • Sati l'attention : à tout ce qui est présent, par exemple c'est sati qui permet de "repérer" un des 5 empêchements,
    • Dhamma vicaya l'investigation des phénomènes : la curiosité, étant attentif, on investigue, on observe,
    • Viriya l'énergie ou effort : l'attitude fournie par sati et dhamma vicaiya donne envie d'aller plus loin et stimule l'énergie intérieure,
    • Piti la joie :  il en découle ensuite un état de joie qui va de paisible aux grandes extases et aux béatitudes,
    • Passadhi le calme : après la joie, vient un grand calme qui peut lui-même être extatique,
    • Samadhi parfois traduit par concentration  : fixation, centrage, unification de l'esprit qui ne se disperse plus,
    • Upekkha l'équanimité : toutes les expériences ont la même valeur quelle que soit leur nature.

     On comprend facilement que chaque facteur d'éveil doit être dosé pour ne pas rester "collé" dans une extase liée à trop de joie, ni avoir trop d'énergie (qui deviendrait de l'agitation) ou de calme (qui deviendrait de la torpeur). C'est sati, l'attention, le 1er facteur qui aide à équilibrer les autres. Ils s'équilibrent 2 à 2 en fait : joie – calme, énergie - samadhi, curiosité – équanimité.

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Et plus loin

     L'équanimité (Upekkha) est aussi le 4ème des "incommensurables" ( Brahmavihara ou demeures de Brahma, demeures sublimes, ou aussi les 4 "illimités") :

    • Metta la bienveillance : c'est souhaiter du bonheur, la paix et la joie à soi-même et aux autres, qui vient en premier
    • Le 2ème apparaît quand la bienveillance rencontre la douleur, elle devient Karuna la compassion ,
    • La 3ème apparaît quand la bienveillance rencontre la joie, elle devient Mudita la joie empathique, se réjouir de la joie des autres,
    • Le 4ème, Upekkha l'équanimité englobe les 3 autres et c'est vraiment là que toutes les expériences ont la même valeur.

     Ils sont incommensurables car s'appliquent à tous, n'importe où, n'importe quand, sans limites. Pas besoin d'être un sage ou un éveillé pour les pratiquer. Ils se manifestent naturellement quand les obstacles disparaissent. Quand il n'y a "rien" pour perturber l'esprit, un des 4 "illimités" prend naturellement la place laissée vacante sans qu'on ait à le chercher.


Mais alors, qui pratique ?

     Au bout du compte et encore en forme de koan : s'il n'y a plus d'observateur, plus de perception, ni d'objet perçu… mais alors qui ou quoi en fait l'expérience ?

LES 5 KHANDHA   

 Une partie de la réponse : l'enseignement theravāda dit que nous sommes constitués de 5 khandha ou "agrégats" :

    • l'agrégat de la forme : le corps, l'aspect solide…
    • l'agrégat des ressentis : agréables, désagréables, ni agréables – ni désagréables
    • l'agrégat des perceptions - sensations : les 5 sens et ce qui en découle en résumé très bref
    • l'agrégat des formations mentales,
    • l'agrégat de la conscience : une conscience unique qui varie en fonction du sens qui est mis en jeu parmi les 6, conscience auditive, conscience visuelle, etc.

     Et derrière ces agrégats : personne, pas de "je", pas d'ego". C'est juste comme un piano dont les notes sont jouées. En appuyant sur une touche, une note résonne, mais le piano n'a pas d'âme.