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Lorsque metta (la bienveillance) ne fonctionne pas


D'après un texte de Ajahn Thiradhammo


Il n’est pas rare d’avoir l’impression que la pratique de metta (la bienveillance) ne fonctionne pas, soit parce que nous n’arrivons pas à nous connecter à cette bienveillance, soit parce qu’elle ne jaillit pas naturellement. Cela peut nous décourager : "C’est le remède que le Bouddha a proposé mais il ne me guérit pas."

D’après mon expérience, si metta ne fonctionne pas, c’est pour l’une des deux raisons suivantes:

  • nous ne l’appliquons pas au bon endroit

  • ou bien nous ne l’appliquons pas correctement.

Imaginons, par exemple, que quelqu’un s’adresse à vous d’une manière que vous trouvez insultante et vous bouillez de rage. Ensuite, comme le bon bouddhiste que vous êtes, vous pratiquez immédiatement metta envers la personne qui vous a insulté : "Puisses-tu être heureux et libre de toute souffrance." Il est évident que la personne a besoin de bienveillance puisqu’elle est assez imparfaite pour vous avoir insulté ! Mais la voilà qui s’éloigne, tandis que vous restez là, avec des émotions très perturbées. Vous lui avez envoyé des pensées de bienveillance mais votre esprit, lui, est toujours agité. Il semble que la technique ne fonctionne pas… mais peut-être faut-il revoir notre copie ?


Le premier destinataire de votre bienveillance doit être la colère qui bout en vous – non pas comme un antidote mais pour créer autour d’elle un espace moins pénible, de façon à avoir une image globale, plus claire et non contractée, de la situation. Si vous regardez attentivement ce qui se passe, peut-être verrez-vous les choses différemment. Que s’est-il réellement passé ? Peut-être avez-vous mal entendu. Peut-être n’était-ce pas la faute de l’autre personne. Votre propre confusion mentale et votre tendance à douter de vous-même ont été attisées. Aha ! Peut-être que la véritable cause de votre colère se trouve dans votre histoire personnelle. Vous vous êtes fait traiter d’idiot et cela a touché un point sensible. Si on vous avait traité de rustre ou d’autre chose, cela n’aurait pas été un problème, mais le mot "idiot" a réveillé toute votre insécurité à propos de votre intelligence et a réveillé des incertitudes profondément enfouies en vous. Quel est cet aspect de vous qui est tellement perturbé ou furieux ?


C’est toujours en vous que la bienveillance est la plus bénéfique et efficace. Malheureusement, c’est souvent le dernier endroit auquel nous pensons. La plupart du temps, nous nous empressons de détourner la cause de notre souffrance vers l’extérieur. Ajahn Chah répétait souvent qu’il fallait "tout ramener vers l’intérieur", chercher la source de nos tourments en nous-mêmes. Et n’oublions pas le dicton qui affirme très justement : "Quand on pointe quelqu’un du doigt, il reste trois doigts pointés vers soi !" Il est normal que le "moi" soit instinctivement sur la défensive mais, maintenant que nous avons davantage d’attention et de sagesse, nous connaissons mieux son fonctionnement et nous ne tombons plus aussi facilement dans ses pièges. Ainsi donc, le premier lieu où pratiquer la bienveillance est envers les réactions du moi. Cela coupera court au syndrome réactif et permettra de vous ouvrir aux processus qui sont à la racine de la création de ce "moi".


Comme pour les méditations sur les aspects peu attrayants du corps, je dirais que nous devons faire très attention à notre attitude quand nous développons la pratique de metta. La tendance est d’utiliser la bienveillance pour renforcer le moi, alors qu’elle peut être, au contraire, un outil pour lâcher prise du moi. Nous risquons, par exemple, d’utiliser metta comme une arme spirituelle vertueuse ou comme un antidote pour camoufler une tendance à la négativité nécessairement basée sur la croyance en ce "moi". Nous pouvons aussi nous asseoir sur notre trône spirituel et avec une grandeur d’âme généreuse, rayonner de la bienveillance envers tous les maux du monde, tandis que le moi continue à se défendre des expériences menaçantes et déplaisantes par la négativité. Ainsi, pour développer metta sincèrement, nous devons descendre du trône spirituel du moi et abandonner nos réactions de défense. Au lieu de nourrir la défense du moi par la négativité, nous ouvrons notre cœur à la nature impersonnelle de la souffrance. La souffrance est en réalité une réaction causale impersonnelle, pas votre problème personnel. Je regrette mais vous ne pouvez même pas vous créer un "moi" autour d’elle ! En fait, la pratique spirituelle consiste à finir par renoncer à nos habitudes de préservation du moi en nous abandonnant complètement à la vérité absolue de la souffrance.


Sur le plan énergétique, la bienveillance est une expansion réceptive. Pour la développer, nous avons besoin de "sortir de nous-mêmes", littéralement, de nous ouvrir à l’expérience désagréable telle qu’elle est, au-delà du fait qu’elle nous plaise ou nous déplaise. Tandis que nous sortons de nous-mêmes avec bienveillance, nous abandonnons notre ancienne manière de réagir à ce type d’expérience : nous changeons en tant que sujets, et la souffrance en tant qu’objet change elle aussi. Si nous continuons à développer la bienveillance, la relation sujet-objet se raréfie ; elle est remplacée par l’épanouissement d’une amitié bienveillante et finit par transcender complètement la relation dualiste sujet-objet. Il ne reste aucun sujet, aucun objet, aucun "moi", aucun "autre". C’est ce que l’on appelle "l’amour infini inconditionnel".


L’attention dit : "Il y a une douleur ici" et le moi intervient pour dire : "Oui et je n’aime pas cela."

L’attention : Mais elle est là, c’est ainsi.

Le moi : D’accord, je le reconnais.

L’attention : Tu sais, cette douleur a plus à dire qu’il n’y paraît et c’est très intéressant.

Le moi : Vraiment ?

L’attention : Oui, regarde de plus près.

Le moi : Comment dois-je m’y prendre ?

L’attention : Baisse tes défenses, sois plus accueillant et les choses se révéleront d’elles-mêmes.

Le moi : Ah, c’est intéressant et cette bienveillance n’est pas trop mal. En fait, c’est plutôt agréable.


Et je remarque que ce que je trouvais douloureux n’est pas aussi terrible que je l’imaginais au début.


Ajahn Thiradhammo

Ajahn Tiradhammo est né au Canada en 1949. Il interrompt ses études d’ingénieur pour voyager en Asie où il rencontre la méditation. Un an plus tard, il se rend en Thaïlande pour commencer une formation intensive à la méditation vipassana, d’abord au monastère de Wat U-Mong, puis à Wat Meung Man où il reçoit l’ordination de moine bouddhiste. En 1975, il se rend à Wat Pah Pong pour étudier et pratiquer auprès d’Ajahn Chah. En 1982, il est invité en Angleterre et il s’établit à Chithurst, le monastère d’Ajahn Sumedho, puis à la Vihara de Harnharn. En 1998, il est envoyé en Suisse pour établir le monastère de Dhammapala, à Kandersteg. Ajahn Tiradhammo est l’abbé du monastère de Dhammapala à Kandersteg en Suisse.